Multilinguisme : arme efficace mais lourde à manier
Par Jean-Marc Hardy – février 2004
Une forte demande existe en faveur d'un Internet multilingue. Au-delà de
la volonté de préserver la diversité des cultures,
la traduction d'un site représente incontestablement un plus
commercial. Tous les internautes ne connaissent pas nécessairement
l'anglais et, même si c'est le cas, opèrent prioritairement
leurs recherches par mots clés dans leur langue maternelle.
Cependant, la gestion d'un site multilingue a ses exigences
qu'il n'est pas toujours facile de satisfaire. Pour développer
une offre multilingue, il faut les reins solides, de bons outils techniques
et une organisation bien huilée.
Sommaire de l'article :
1. L'attrait d'un site multilingue
Toutes les études indiquent que les internautes apprécient les contenus dans leur langue maternelle.
Selon Forrester Research, en moyenne, un utilisateur s'attarde deux fois plus longtemps sur un site conçu dans sa langue, et il est trois fois plus susceptible d'y effectuer un achat.
Dans les moteurs de recherche tels que Google, les internautes effectuent leurs requêtes par mots clés prioritairement dans leur langue maternelle.
Au sein des pays non anglophones, de 70 à 85% des internautes préfèrent naviguer dans une autre langue que l'anglais.
Pourtant un décalage continue d'exister entre l'offre et la demande. Selon une étude réalisée par l'Unesco en 2000, les internautes de langue anglaise (49%) ne seraient plus majoritaires sur le web. Mais plus de deux tiers des pages web (68%) continuent d'être rédigées en anglais. Et cette proportion atteint 96% pour les sites de commerce électronique.
Toutes ces observations constituent un encouragement à la production de nouvelles versions linguistiques. Cependant, avant de vous lancer, réfléchissez à deux fois!, car la gestion d'un site multilingue a ses exigences...
2. Les exigences d'un site multilingue
Vous envisagez la production d'un site en plusieurs versions linguistiques ? Fort bien. Mais en avez-vous mesuré les implications ?...
- Les budgets de création du site, mais surtout d'actualisation des contenus, seront multipliés. A la louche, prévoyez une augmentation du budget de l'ordre de 50% pour la création d'une version linguistique supplémentaire. Autrement dit, un site en trois langues vous coûtera environ deux fois plus cher qu'un site en une langue.
- La réactivité du site risque fort de diminuer. Un site multilingue est un paquebot, difficile à manoeuvrer, en comparaison avec un site monolingue qu'on peut modifier au vol avec une plus grande facilité. Lorsqu'à la moindre modification, vous êtes obligés de lancer tout un processus de traduction et de correction, l'animation et la maintenance du site ne sont pas facilitées.
- Certaines difficultés techniques peuvent également survenir. Par exemple, les langues exotiques (grec, japonais, russe,...) nécessitent une codification des caractères (Unicode, UTF8,...) qui n'est pas supportée par tous les éditeurs de contenu. De même, tous les systèmes de gestion de contenu ne permettent pas de gérer l'affichage de droite à gauche (arabe, hébreu,...).
- Un site multilingue pose une série de questions en termes d'architecture et de navigation. A-t-on affaire à un site institutionnel bilingue, fait de versions clonées (sites "miroirs") ? Est-il question d'un site documentaire où il convient d'afficher les traductions d'un document uniquement lorsque ces traductions sont disponibles ? S'agit-il d'un site web bulgare avec quelques pages en anglais à l'attention des visiteurs étrangers ? L'utilisateur doit-il avoir la possibilité de changer de version linguistique à tout moment, en étant redirigé vers la page équivalente ? Que se passe-t-il dans en cas d'asymétrie ? Etc.
- Au niveau de la promotion du site, il faudra activer des circuits différents.
- Quant au webmaster ou à l'équipe éditoriale, il faudra qu'ils aient un profil multilingue, afin de pouvoir répondre aux questions dans toutes les langues.
- La simple conversion dans la langue de destination n'est pas réellement suffisante. Aujourd'hui, on parle de localisation plutôt que de traduction afin d'indiquer que le succès d'un site Web traduit dans une langue différente de celle d'origine dépend de plusieurs facteurs:
- Idéalement, il convient d'adapter les contenus au contexte
culturel de la langue cible (ex : si nous décidons
de créer une version espagnole du site Redaction.be, nous
devrions idéalement adapter les prises d'écran, en
choisissant des exemples de sites web espagnols).
- Les standards techniques et les caractéristiques
du marché cible devraient également être
pris en compte. D'un pays à l'autre, il peut exister des décalages
importants au niveau de l'équipement informatique (accès
rapide, résolutions d'écran,...) ou au niveau de la
structure du marché.
- Les composants graphiques ne peuvent être ignorés
: certaines images contiennent du texte (à traduire) ou sont
associées à des textes alternatifs (balises ALT).
- Les contenus dynamiques, formulaires, boutons, boîtes
de dialogue, messages d'erreur ou de confirmation, ainsi
que les éventuels scripts (Javascript, Php, Perl, Asp,
bases de données,...) peuvent également nécessiter
des adaptations linguistiques.
- Les balises META (mots clés, description,...) devront
aussi être traduites.
- Les URLs devront être repensés. Soit que l'on
opte pour l'anglais avec des extensions linguistiques (ex : "products_en.htm" pour
la version anglaise et "products_fr.htm" pour la version
française). Soit que l'on réécrive les URLs en
fonction de chaque langue ("products.htm" pour la version
anglaise et "produits.htm" pour la version française).
Cette deuxième solution offrant de meilleurs résultats
en termes de référencement.
- Les formats de date ainsi que, de manière générale, les règles typographiques ne sont pas non plus les mêmes d'une langue à l'autre.
A défaut de prendre en compte toutes ces exigences, vous risquez de présenter une offre alléchante mais qui ne tienne pas ses promesses sur le plan de la qualité.
3. Un choix réfléchi
A la lecture des deux chapitres précédents, vous aurez compris que le multilinguisme sur Internet est un atout incontestable, mais que sa mise en place reste un défi. Notre message est donc le suivant : N'hésitez pas à proposer votre contenu en plusieurs versions linguistiques dès le moment où vous avez les moyens d'assumer.
Les technologies peuvent vous aider. Certains systèmes de gestion de contenu (CMS) offrent des fonctionnalités pratiques du point de vue de la gestion multilingue. Comme le fait d'automatiser la navigation d'une langue à l'autre ou le formatage des dates.
Cependant, la technique ne résout pas tout ; le principal problème concerne les ressources. Même si vous avez les reins solides au niveau financier, vous risquez de bloquer sur la réactivité du site. L'exemple d'Europa, ci-dessous, en est l'illustration. Avec 11 langues actuellement, et 20 bientôt suite à l'élargissement de l'Union européenne, la gestion du portail multilingue est un véritable défi. Le site contient plusieurs dizaines de milliers de pages web. Une montagne de travail pour les services de traduction, parfois dépassés.

[Prise d'écran - 17 février 2004 - www.europa.eu.int]
Face au défi du multilinguisme, la tactique d'Europa est double. D'une part, l'introduction d'un WCMS (Web Content Management System) devrait permettre une gestion plus aisée du multilinguisme. D'autre part, il ne faut pas perdre de vue que toute l'information publiée sur Europa ne sera pas disponible dans toutes les langues officielles de l'UE. Ce n'est pas le cas à l'heure actuelle et ce ne le sera pas non plus dans le futur. Les documents officiels doivent être disponibles dans toutes les langues. En revanche, pour l'information liée à l'actualité et celle destinée à un public spécialisé, on se limite aux trois langues véhiculaires de l'Union : l'anglais, le français et l'allemand. En ce qui concerne ces dernières, l'objectif est d'arriver à la parité. Pour le moment, il y a grosso modo, un document en allemand pour deux en français et quatre en anglais. Nous voulons corriger ce déséquilibre, explique Lindsay Armstrong, responsable de l'unité Europa et Publications à la Commission européenne.
Une chose est sure. L'actualisation des contenus est un facteur primordial de réussite d'un site web que l'offre multilingue devrait freiner le moins possible.
Et le lecteur critique se demandera : A quand une version anglaise de Redaction.be ? ;-)
4. Pour en savoir plus ...
Sur Redaction.be :
- Ressources - Dictionnaires de traduction. Nous avons identifié des ressources de traduction en ligne gratuites, qui peuvent faciliter votre travail de traduction.
Ailleurs sur le web :
-
W3C
Internationalization Activity. Sur le site du World Wide
Consortium (organisme officiel, chargé de gérer
l'évolution des standards du Web), vous trouverez
des protocoles internationaux ainsi que des conseils pour
créer un site multilingue. L'approche est assez technique.
- Le
multilinguisme sur le Web, dossier réalisé par
Marie Lebert, 1999.
- Réaliser un site multilingue. Dossier publié par Spip, un outil de gestion de contenu (CMS) open source, offrant des fonctionnalités avancées en matière de multilinguisme. La société Qwentes KANTOR, productrice de Redaction.be, utilise Spip pour certains de ses développements.
Littérature :
-
Check-list
pour réussir son site web - Les 60 points clés,
par Jean-Marc Hardy, Editions Dunod, Collection Planète
numérique, 2004. Voir la fiche n°36, page 88 : "Votre
site existe-t-il en plusieurs versions linguistiques ?".
- International Use : Serving a Global Audience, in Designing Web Usability : The Practice of Simplicity, Jakob Nielsen, pp. 313-344.
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Réactions de lecteurs
"Les quatre dimensions de la localisation",
une réaction de Bernard-Paul Eminet
[18 février 2004]
Le choix de la localisation d'un site, d'un produit logiciel ou multimedia est effectivement un choix lourd de sens et peut aussi avoir des effets catastrophiques, voire ridicules, si ce processus est mal maîtrisé. Je me permets quelques compléments pour apporter ma petite brique à l'édifice.
Dimension linguistique
La localisation en anglais, par exemple, peut paraître simple
mais n'est pas évidente du tout. Tout simplement parce qu'il
y a plusieurs anglais. Parle-t-on à un Américain, à un
Anglais, à un Indien ou à un Européen qui parle
ce l'on nomme "l'offshore english" ?
Ainsi, par exemple, "centre" se traduit par "center" en
américain mais "centre" pour un sujet de sa gracieuse majesté.
De même que couleur : "color" pour un américain
mais "colour" pour un anglais. Ironiquement, "localisation" se
traduit par "localization" outre-atlantique et par "localisation" outre-manche.
Les mots " parking " ou " camping " n'existent pas en
anglais. On pourrait multiplier les exemples à l'envie. Et cela peut
poser aussi problème dans l'autre sens pour la traduction de l'anglais
vers le français. Ainsi "suspenders" représente les
bretelles pour Georges Bush mais les porte-jarretelles pour Tony Blair. Autre
exemple : la corbeille du bureau (desktop) du Macintosh s'appelle "Trash
can" aux USA, "Waste basket" au Royaume-Uni et "Rubbish" en
Australie.
Il est donc indispensable d'avoir une personne "native" dans
l'équipe de localisation.
Dimension culturelle
Un autre aspect encore plus fondamental de la localisation concerne les aspects
culturels. Ainsi les couleurs peuvent avoir des significations différentes
en fonction des cultures. Le noir est la couleur du deuil pour nous Occidentaux ;
pour les Japonais, c'est le blanc. Un bonhomme de neige a une connotation
hivernale pour nous, mais pour un Africain cela ne représente rien.
Un croissant de lune n'a pas la même forme en Europe que dans le Sahara.
Ici aussi on pourrait multiplier les exemples concernant les couleurs, les
symboles religieux, la nature, les animaux, la représentation de certaines
parties du corps qui peuvent choquer certains pays.
Voici trois exemples vécus il y a quelques années qui
auraient pu avoir des résultats catastrophiques...
Le premier concerne une fenêtre d'alerte d'un ordinateur lors d'une
action potentiellement dangereuse. Cette fenêtre comporte une icône,
un message d'alerte et deux boutons "OK" et "Annuler".
Sur les premiers Macintosh, l'icône représentait une main tendue
avec les doigts serrés, un peu comme le geste d'un policier qui arrête
une voiture. Or faire un tel geste dans la rue à un Grec est extrêmement
injurieux. Un peu comme le majeur tendu en l'air (si vous voyez ce que je
veux dire
). Lors de la localisation du MacOS pour la Grèce,
il a été décidé de changer l'icône par
le symbole "STOP" du code de la route.
Le deuxième conserve encore une icône, celle des options d'impression
d'un document. Pour présenter les différentes possibilités
(format de page, inversion, effet de négatif). Une icône de
page est présentée. Pour les ordinateurs occidentaux, c'est
l'icône d'un petit chien, animal sympathique pour nous. Or pour les
pays arabes, le chien est un peu considéré comme un rat chez
nous. Lors de la localisation du MacOS pour les pays arabes le chien a été remplacé par
un animal plus noble, un cheval.
Le troisième est encore plus subtil et peut nous sembler incompréhensible.
Il concerne la notion de format de dates dans un tableur.
Lors de la localisation d'un tableur au Japon. Les équipes savaient
que, dans ce pays, il existe deux sortes de calendrier, le classique comme
le nôtre mondial dirons-nous et le calendrier impérial
qui commence à l'année de début de règne de l'Empereur.
Dans ce tableur, une option rendait possible la réinitialisation des
dates, soit la remise à zéro du calendrier. Pour un japonais,
réaliser cette opération sur le calendrier impérial
est une offense extrême car elle revient à nier voire "tuer" l'Empereur
(crime de lèse-majesté ultime). Au final, cette option à été supprimée.
Dimension commerciale
Tout cela montre qu'il est important de faire attention à chaque détail aussi stupide qu'il puisse paraître. Je ne peux résister à citer cet exemple bien connu de General Motors cherchant à vendre la Chevrolet Nova en Amérique du Sud. Les responsables étaient très déçus des chiffres de vente calamiteux pour une si belle voiture portant le nom d'une étoile, symbole de lumière et de rapidité. Jusqu'au jour où un hispanisant leur a expliqué que "nova", en espagnol, signifie : "ne marche pas" - "no va".
La marque d'ampoules Osram se demandait pourquoi les revendeurs polonais refusaient de commercialiser leurs produits... littéralement, en polonais, "osram" signifie "je te lèche les fesses".
Dimension éthique
Plus simplement dit, en cas de doute, il vaut mieux se renseigner
avant. Si je voulais philosopher un peu je dirais que la localisation
est aussi une très belle école de tolérance
et de respect. Et puisque Jean-Marc Hardy nous écrit du beau
pays de Tintin [
] je ne peux résister à raconter
la genèse de "Tintin et le Lotus Bleu".
En 1934, Hergé termine "Les cigares du pharaon" après
trois précédents albums bourrés de clichés et
de stéréotypes (soviets, Congo, Amérique). Il annonce
dans le journal que Tintin va poursuivre son voyage vers l'Extrême-Orient.
Il reçoit alors la lettre suivante de l'abbé Gosset, aumônier
des étudiants chinois à Louvain.
"J'ai appris que Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les Chinois
comme les Occidentaux se les représentent trop souvent ; si vous les montrez
avec une natte, qui était, sous la dynastie mandchoue, un signe d'esclavage
; si vous les montrez fourbes et cruels ; si vous parlez de supplices "chinois" ;
alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez
prudent : informez-vous !"
La suite, nous la connaissons la rencontre et l'amitié avec
Tchang Tchong-Jen et Tintin qui devient alors un vrai héros international
et un modèle de tolérance et de respect de l'autre, avec le
succès que l'on sait.
Cordialement,
Bernard-Paul Eminet
Consultant autonome
bpe@p-interactif.com



