NEWSLETTER - JANVIER 2005

 

Eyetrack III : comment l'internaute lit-il... en 2004 ?

Par Jean-Marc Hardy

 

Une nouvelle étude de suivi du regard ("eye tracking study") nous permet d'actualiser nos connaissances sur le comportement de lecture de l'internaute. Certaines vérités que nous décrivions sur Redaction.be restent confirmées — comme la prédominance du texte sur l'image ou la nécessité d'écrire concis. D'autres aspects sont abordés, tels le colonnage, les variations typographiques ou le positionnement des barres de navigation.

Sommaire de l'article :
  1. L'étude Eyetrack III
  2. Le parcours de la page d'accueil
  3. Pour en savoir plus

1. L'étude Eyetrack III

L'étude Eyetrack III a été menée à bien, en 2004, par The Poynter Institute, aux Etats-Unis, en collaboration avec The Estlow Center for Journalism & New Media, ainsi que la société Eyetools, qui apporte son expertise technologique. Comme son nom l'indique, cette étude en est à sa troisième édition et dispose donc de données comparatives.

46 personnes ont été observées pendant une heure, tandis qu'elles naviguaient tantôt sur des sites de news fictifs, tantôt sur des contenus réels.

Les études de suivi du regard sont régulièrement "remises à leur place" par certains consultants et ergonomes en tant qu'elles ne démontrent que ce qu'elles démontrent. Ce n'est pas parce qu'une personne fixe un point de l'écran qu'elle y porte forcément de l'intérêt. Il est tout à fait possible de regarder sans voir, ou de voir sans comprendre. Les études de suivi du regard restent, dans ce sens, délicates à interpréter. Steve Outing et Laura Ruel — les responsables de ce projet — en sont parfaitement conscients. Ils sont les premiers à préciser que leur étude n'apporte pas toute la vérité, mais seulement une part de vérité. Ils vous invitent à croiser les résultats avec d'autres données, que vous êtes susceptibles de recueillir via d'autres méthodes, comme les statistiques de fréquentation ou les tests utilisateurs.

Au-delà des précautions d'usage, l'étude Eyetrack III garde un immense intérêt pour la communauté des rédacteurs et éditeurs de sites web, dans la mesure où il est plutôt rare d'avoir accès gratuitement à des résultats aussi complets de tests aussi précis et aussi consistants.

La suite de notre article passe en revue les principaux enseignements de l'étude...

 

2. Le parcours de la page d'accueil

Lorsqu'un internaute découvre une page d'accueil qu'il ne connaît pas, il est fréquent qu'il commence par porter son attention à la zone située autour du coin supérieur gauche de la page. Culturellement, dans nos pays occidentaux, il s'agit, en effet, du point d'entrée de lecture d'un document. Plus spécifiquement dans le monde Internet, le coin supérieur gauche est typiquement la zone identitaire des sites web, celle où l'on trouve le plus souvent le logo, le slogan ou tout autre élément identifiant la nature du site ou le statut de son éditeur. Avant de plonger dans le contenu, l'internaute désire légitimement savoir à qui il a affaire.

Dans un second temps, l'oeil se met à explorer les zones centrales. Avec une attention prioritairement accordée à la gauche de l'écran, par rapport à la droite.

Ce n'est qu'en dernier lieu que l'internaute scrute les contenus qui se trouvent plus bas, surtout lorsque ceux-ci nécessitent de dérouler la page ("scrolling").

La partie inférieure de la page est donc moins exposée, mais il ne faudrait pas en conclure qu'elle est ignorée. Les chercheurs attachés au projet Eyetrack III estiment que la conception de pages d'accueil non visibles d'emblée dans leur totalité se défend. La majorité des internautes ont le réflexe d'aller voir plus bas. Cependant, davantage encore que pour la partie supérieure de l'écran, ils auront tendance à balayer les contenus rapidement plutôt que d'en faire une lecture systématique. Seuls les titres percutants ou les microcontenus accrocheurs auront des chances de retenir leur attention.

Page d'accueil du site A.Bonsaï

[Représentation d'un parcours fictif]

Le parcours du regard sur une page web, tel que représenté ci-dessus de manière totalement indicative, reste soumis à une forte variabilité. L'interface elle-même, et les objets qu'elle contient, influencent bien évidemment le comportement. Le comportement variera d'un utilisateur à l'autre pour une interface donnée. Un même internaute pourra d'ailleurs se comporter différemment d'une visite à l'autre, en fonction de ses objectifs et des paramètres qu'il aura pu ou non mémoriser.

 

3. Les éléments qui accrochent l'oeil

Lorsqu'un internaute découvre une page web, son attention est tout particulièrement attirée par les gros titres, surtout lorsque ces titres apparaissent dans la partie supérieure gauche. Egalement en haut à droite, quoique dans une moindre mesure.

Contrairement à ce que certains pourraient penser (et contrairement à ce qui a été observé au niveau des publications papier), la plupart du temps, les photographies ne constituent pas les points d'entrée d'une page d'accueil.

Page d'accueil du site A.Bonsaï

Les gros titres textuels attirent davantage l'attention que les photographies.

[Prise d'écran - 1er février 2005 - www.liberation.fr]

 
La taille compte : les titres en gros caractères accrochent davantage l'oeil que les titres en petits caractères. Cependant, les petits caractères — à condition de rester lisibles — semblent favoriser la lecture proprement dite (avec des fixations sur chaque mot) plutôt qu'un balayage superficiel.

Il semble que les barres de navigation situées en haut de page obtiennent de meilleurs résultats que les barres de navigation placées dans la colonne de gauche (rares sont les sites web qui positionnent la navigation à droite). La navigation placée en haut de page attire l'attention d'un plus grand nombre d'internautes, lesquels s'y attardent également plus longtemps.

Un point intéressant de l'étude concerne les sites qui associent aux titres ("headlines") de courtes accroches ("blurbs"). Lorsque l'accroche suit immédiatement le titre, sur la même ligne et dans un corps de caractère équivalent, les internautes ont tendance à tout balayer. A l'inverse, lorsqu'une séparation visuelle existe entre le titre et la phrase d'accroche, les visiteurs ne saisissent que les titres.

Ci-dessous, le journal Le Soir en ligne utilisent pour ses titres des caractères plus grands que pour ses accroches. Une distinction est faite également au niveau de la couleur (titres en bleu, accroches en noir). Enfin, un espace sépare le titre du paragraphe d'accroche. Dans de tels cas, lorsque plusieurs cassures visuelles ("visual breaks") interviennent pour distinguer les éléments de différente nature, il y a de grandes chances que seuls les titres — perçus comme plus importants — soient balayés. Les internautes ne liront le paragraphe sous-jacent qu'à condition d'avoir été préalablement accrochés par le titre. Il est possible qu'ils plongent directement vers l'article complet en page intérieure, sans même parcourir le paragraphe d'accroche.

[Prise d'écran - 1er février 2005 - www.lesoir.be]

Lorsque le titre est souligné, et non l'accroche, les internautes ont tendance à délaisser l'accroche.

Sur 25 sites de news observés, 22 prévoyaient des paragraphes d'accroche. En moyenne, ces accroches contiennent entre 15 et 20 mots.

Autre donnée importante : très souvent, les visiteurs ne balayent que les premiers mots des titres ou des accroches. Le premier tiers d'une accroche ou d'un titre, en partant de la gauche, obtient généralement un taux de fixation sensiblement supérieur. Autrement dit, les internautes effectuent un début de lecture, et ne poursuivent que si les premiers mots les captivent.

En moyenne, un visiteur s'attarde moins d'une seconde sur un titre. Plus le titre est long, plus il est important, pour le rédacteur, d'en peser les premiers mots. Ce sont eux qui servent d'hameçon.

 

4. Les articles en page intérieure

La plupart des sites de news utilisent des paragraphes de longueur moyenne, tournant autour de 45 à 50 mots, ou l'équivalent de deux ou trois phrases. Quelques éditeurs ont néanmoins pris pour habitude de rédiger des paragraphes plus courts, constitués d'une seule phrase dans certains cas. Il semble que ce soit une bonne stratégie...

Les paragraphes courts ont beaucoup plus de succès que les paragraphes longs. En fonction de ce paramètre, le taux de lecture varie aisément du simple au double.

Contrairement aux journaux papier, les médias en ligne présentent la plupart du temps leurs articles en une seule colonne. Lorsque le colonnage est utilisé sur Internet, c'est plutôt pour amener des contenus complémentaires que pour mettre en page un article donné. L'étude Eyetrack III semble valider cette politique : les articles présentés en une seule colonne obtiennent davantage de fixations oculaires que les articles disposés en plusieurs colonnes. Toutefois, les habitudes pourraient évoluer.

Le site du journal Le Soir offre une fonctionnalité originale et intéressante. Par défaut, l'éditeur utilise un affichage en trois colonnes. Cependant, une option est proposée à l'utilisateur (voir en bas à droite de la prise d'écran ci-dessous) qui lui permet de passer d'un mode de présentation à l'autre. Un fichier témoin ("cookie") mémorise le choix de l'utilisateur.

[Prise d'écran - 1er février 2005 - www.lesoir.be]

Les paragraphes introductifs ou "chapeaux", censés résumer le contenu de l'article qu'ils introduisent, obtiennent un franc succès. 95% des utilisateurs les parcourent en tout ou en partie.

Seuls quelque 20% des sites de news ont recours à la technique du chapeau. Il y a donc, en la matière, une belle marge d'amélioration.

Fort lus en tant que tels, les chapeaux n'ont cependant que peu d'influence sur le taux de lecture de l'article, selon l'étude.

Concernant les photographies, la tendance des pages intérieures est la même que pour la page d'accueil : les titres ou les hyperliens attirent prioritairement l'attention par comparaison aux visuels.

La taille des images compte : entre une petite vignette de la taille d'un timbre-poste et une photographie occupant près de la moitié de la largeur de l'écran, le taux d'exposition varie de 10 à 70% pour les sites étudiés. Une image de 210 x 230 pixels a beaucoup de chances d'être vue par plus de la moitié des visiteurs.

La nature des photos influence le comportement. En particulier, les photos de visages en gros plan ont un gros pouvoir d'attraction.

Les internautes ont facilement le réflexe de vouloir cliquer sur les photos, même lorsque ces dernières ne sont pas interactives. Dans la pratique, la majorité des sites de news étudiés ne placent pas de liens sur les photos.

Les utilisateurs sont mieux à même de restituer une information factuelle (tel un nom, une date, un lieu,...) lorsque cette information leur a été présentée sous forme textuelle.

Les concepts nouveaux, les processus, les mécanismes ou les procédures gagnent à être exprimés sous une forme multimédia. Exactement comme nous l'expliquions, sur Redaction.be, dans notre rubrique "Penser multimédia".

 

5. Pour en savoir plus ...

En ligne :

Formations :

  • Nos formations à l'écriture web vous enseignent toutes les subtilités du comportement du lecteur internaute. Nous en déduisons une série de conseils sur comment écrire pour être lu.
 

Vous n'êtes pas d'accord avec notre point de vue ? Vous disposez d'exemples encore plus percutants ? Vous désirez apporter des informations complémentaires ?... Réagissez à cet article ! Vos réactions pourront être publiées moyennant un accord préalable.

 

 

© Jean-Marc Hardy - Qwentes KANTOR - 2005